Paris de siècle en siècle
Cependant l’Université, qui s’est jetée à corps perdu dans le mouvement de la Ligue, en souffre bientôt d’une terrible façon. Les études sont mortes, les collèges sont presque abandonnés, les écoliers peu à peu se dispersent, ceux venus de l’étranger ou des provinces sont retournés chez eux, les autres meurent de faim ou se font soldats. Élèves et maîtres cèdent la place à des troupes espagnoles casernées dans les vieux logis de la science. Les rues des études retentissent des tambours du duc de Féria, on voit dans les cours des collèges, au lieu de régents et d’écoliers, des bourgeois en train d’apprendre, sous la direction de quelques lansquenets, le maniement de la pique ou du mousquet. Les locaux non confisqués par les troupes s’emplissent de paysans des environs de Paris, réfugiés ici avec leurs meubles et leurs bestiaux.
C’est la guerre civile qui se prolonge avec toutes ses misères, c’est Paris assiégé. On a fait roi sous le nom de Charles X le cardinal de Bourbon, abbé de Saint-Germain des Prés; celui-là mort, on en veut faire un autre qui ne soit pas le Béarnais.
Moines et sorbonnagres n’ayant plus à déclamer contre Henri III, «ce vilain Hérode, concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain l’Auxerrois et de toutes les églises de Paris, gauderonneur des collets de sa femme et friseur de ses cheveux, etc.,» donnent de toute leur fureur contre Henri de Navarre, suppôt de l’enfer, dont l’armée enserre Paris. Le conseil de la Sainte-Union pèse par la terreur comme un comité de Salut public sur tous ceux qui, par raison, par politique ou par fatigue, voudraient un accommodement. On a pendu le prudent Brisson et on menace de pendre ou daguer tout ce qui ne marche pas d’enthousiasme avec les Seize.
«Fut-il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voyons et endurons? dit la Satire Menippée, composée en secret pendant cette dure période par quelques braves Parisiens qui préparent la révolte du bon sens, où est l’honneur de notre Université?
«Où sont nos collèges? où sont les escholiers? où sont les religieux étudiants aux couvents? Ils ont pris les armes et les voilà tous soldats desbauchés... Où est la majesté et gravité du Parlement?
«Avons-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu notre vaisselle, engagé jusqu’à nos habits pour vivoter bien chétivement. Où sont nos salles et nos chambres tant bien garnies, tant diaprées et tapissées. Nos banquets sont d’un morceau de vache pour tout mets. Bienheureux qui n’a pas mangé chair de cheval et de chien, et bienheureux qui a eu toujours du pain d’avoine et s’est pu passer de bouillie de son vendue au coin des rues, au lieu où l’on vendait jadis les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton, et n’a pas tenu à M. le légat et à l’ambassadeur d’Espagne que n’ayons mangé les os de nos pères!...»
Et quand tout fut terminé après tant d’années d’agitations sanglantes, quand le roi Henri ayant en quatre années de chevauchées conquis son royaume, ayant prononcé son abjuration à Saint-Denis et reçu la sainte-ampoule à Reims, eut définitivement vaincu la Ligue, quand ses troupes entrèrent dans Paris ruiné, affamé, dépeuplé, livré à bon prix par ce même Brissac de la place Maubert, ce fut encore au quartier des Écoles que se montrèrent quelques dernières velléités de résistance.
Le Béarnais tant de fois maudit s’en allait à Notre-Dame, au milieu des acclamations, les trompettes sonnant l’allégresse, les grosses cloches mises joyeusement en branle, pendant que par la ville des magistrats avec hérauts et trompettes couraient de carrefour en carrefour, proclamer une amnistie générale. Au bruit, le quartier de l’Université s’émut, quelques enragés ligueurs prirent leurs mousquets et même firent mine de commencer une barricade devant Saint-Yves; Hamilton, le curé de Saint-Cosme, sortit la pertuisane au poing, le capitaine Crucé réunit une douzaine de ses vieux compagnons, et courut pour se saisir de la porte Saint-Jacques, mais ils virent bientôt que tout était fini, que le sentiment général de Paris, fatigué et désabusé, était contre eux et qu’ils allaient être écrasés au premier choc. La proclamation de l’amnistie les rassurant sur leur sort, ils jetèrent les armes et rentrèrent chez eux. La Ligue avait vécu.
Le XVIIᵉ siècle commençant trouva la plupart des collèges mal remis encore des suites de la longue guerre civile. La Sorbonne confuse avait fait sa soumission au roi; elle était en lutte alors avec les jésuites dont les établissements prospéraient, et qui accaparaient les faveurs de l’aristocratie. Quelques-uns des collèges, tombés en décadence et couverts de dettes, n’avaient plus que quelques boursiers, six ou huit et même moins. Plusieurs, par mauvaise administration, ne pouvaient même plus subvenir à l’entretien de ces quelques boursiers, ni réparer les bâtiments non entretenus depuis longtemps et tombant en ruines.
Il advint plus d’une fois que le Parlement dut supprimer momentanément les bourses pour laisser certains collèges obérés rétablir leurs finances. Des désordres et des abus de toute sorte aggravaient encore cette décadence. Des parties de collèges étaient louées à de la populace aux mœurs peu recommandables et d’un contact dangereux pour les étudiants. Certains régents ayant gardé le goût des armes, étaient devenus de véritables bretteurs, et l’on revit, jusque sous Louis XIII, des étudiants tirelaines s’en aller le soir attendre en quelques mauvais carrefours, le passant attardé pour le détrousser et tirer de sa poche de quoi payer le vivre et la débauche.
Délaissant l’étude dont il n’était pas toujours besoin pour obtenir grades et diplômes, que délivraient volontiers des docteurs aux oreilles de qui quelques bons écus sonnaient mieux qu’un peu de science, messieurs les écoliers, bottés et éperonnés, traînant l’épée comme des soldats, s’en allaient mêlés aux pages et aux laquais par la ville, cherchant et faisant naître au besoin les occasions de désordre, profitant de toutes les cohues pour commettre mille insolences et se permettre mille avanies, s’attaquant aussi bien aux femmes et filles des bourgeois qu’à leurs bourses.
La recrudescence de vogue de la foire Saint-Germain sous Henri IV leur fournissait ces occasions d’un désordre agréable ou profitable. Toute l’aristocratie, les seigneurs de la cour et le roi lui-même, accouraient aux divertissements, amenant une suite nombreuse de pages et de laquais dans la cohue bruyante. Les soirées de la foire de 1605 furent particulièrement troublées. L’Estoile, dans son journal, rapportant les excès commis aux tripots de la foire et dans les rues d’alentour dit que laquais, écoliers, soldats se livraient de véritables petites batailles rangées, si bien qu’un jour, des laquais ayant coupé les deux oreilles à un écolier et les lui ayant mises dans sa poche, les écoliers furieux se rassemblèrent pour le venger, et tombant en troupes armées sur les laquais qu’ils rencontraient, en tuèrent ou blessèrent un grand nombre. Quels délicieux chanoines, quels âpres procureurs, quels étranges médecins devaient faire de pareils étudiants après de telles études!
Voyons un peu les maîtres de ces escholiers, élite intellectuelle et parfois tourbe désordonnée, jeunesse ardente qui bruit dans les vieilles rues de la Montagne savante. Parmi ces maîtres, il y a dans le cours des siècles des figures de toutes sortes, d’illustres philosophes, des gloires de l’école dont le nom rayonne à travers les siècles et d’humbles pédagogues enseignant le rudiment aux enfants, des lettrés de toute envergure, d’austères docteurs et de simples marchands de soupe, comme on dit maintenant.
Après les maîtres des écoles épiscopales, Guillaume de Champeaux, Pierre Comestor, Robert d’Arbrisselle, Roscelin de Compiègne, après Abélard entraînant son camp de trois mille étudiants sur les pentes alors plantées de vignes de la montagne Sainte-Geneviève, il y a d’autres maîtres célèbres; il y a eu au XIIᵉ siècle Jean de Petit-Pont, dialecticien et philosophe qui enseignait dans une maison bâtie sur le Petit-Pont devant le premier Petit Châtelet construit par Louis le Gros, au XIIIᵉ siècle; l’Italien saint Thomas d’Aquin, l’ange de l’école, l’auteur de la Somme; maître Albert, le mystérieux Albert le Grand des légendes, alchimiste et magicien, dont le nom est peut-être rappelé, quoi qu’on en ait dit, par la place
Maubert ou maître Albert, s’il est vrai que faute de salle assez grande pour contenir les écoliers qui se pressaient à ses cours, il a enseigné en plein air sur cette place, alors simple terrain vague,—ainsi que faisait aussi un autre maître, Sigier de Brabant en la rue du Fouarre, quand Dante proscrit de Florence, séjournant à Paris, venait se mêler à la foule de ses auditeurs.
La Sorbonne, du bon Robert de Sorbon, fournit au XIVᵉ siècle et au XVᵉ siècle ces docteurs mêlés à toutes les intrigues politiques, à tous les événements dramatiques des époques troublées, passant du parti d’Étienne Marcel au parti du Dauphin, alliés du duc de Bourgogne ou du duc d’Orléans, condamnant Jeanne Darc et affirmant les droits du roi d’Angleterre à la couronne de France; elle nous donne ensuite ces grands docteurs lancés à corps perdu dans les âpres luttes religieuses du siècle de la Réforme. Alors le professeur quitte parfois la robe et endosse la cuirasse pour conduire les escholiers aux émeutes, mais le plus souvent il se contente, sans payer de sa personne, d’attiser le feu des querelles par la parole ou la plume. Les haines sont terribles et dans les désordres du temps trouvent le moyen de s’assouvir. Le pauvre Ramus qui enseignait la philosophie au collège de Presles, en sait quelque chose, lui qui sous prétexte de religion fut en réalité dagué en l’honneur d’Aristote, par des assassins que lui envoyèrent des docteurs rivaux.
Mais c’est aussi le siècle de la Renaissance des lettres, de l’antiquité retrouvée, de la diffusion des sciences et des lettres antiques par l’imprimerie; et ce sont des professeurs de Sorbonne qui ont introduit l’imprimerie en France et favorisé l’établissement des premiers ateliers sur la Montagne des études. Guillaume Fichet, recteur, et un professeur de la nation d’Allemagne appelèrent à Paris, en 1569, trois imprimeurs de Bâle et dans les bâtiments de la Sorbonne installèrent les premières presses parisiennes, sous la surveillance officielle de la Sorbonne.
Au collège de France, collège royal pour l’avancement des sciences fondé par François Iᵉʳ, professe Guillaume Budé, le savant helléniste et nombre d’autres maîtres éminents.
On trouve dans les collèges des maîtres qui sont durs et sévères à l’écolier, mais qui impriment une bonne direction aux études et donnent, par cette rigoureuse discipline, une forte et grave éducation. On y trouve des humanistes pédants et doux très aimés, et aussi des principaux qui sont tout le contraire, qui se moquent au fond des lettres et des écoliers, d’âpres fonctionnaires que l’on peut accuser de conduire leurs collèges avec rapacité, de ne pas pourvoir aux vacances des chaires de professeurs pour s’en appliquer les traitements, et même de se livrer au commerce des grades enlevés à coups de pistoles.
Richelieu, grand maître de la Sorbonne, apporte de l’ordre dans cette Université si profondément troublée par un siècle de bouleversements. Dans l’antique maison de Sorbonne, reconstruite par lui, siègent les docteurs en bonnet carré, les terribles ergoteurs que les aspirants aux grades n’abordent qu’en tremblant. Qu’une belle perruque sous ce bonnet carré complète bien les graves personnages et leur prête de la majesté!
Le jansénisme plus tard viendra, dans le grand siècle régulier, apporter quelques rumeurs discrètement adoucies des querelles religieuses d’antan. Rollin, le bon et illustre principal du collège de Beauvais, recteur de l’Université, est janséniste, et la lutte qu’il doit soutenir se termine par son expulsion au milieu des larmes de tout le personnel de son collège, maîtres et élèves.
Tous ces collèges du moyen âge, de petit et de haut enseignement, les uns prenant les écoliers enfants, après les écoles de paroisses, dès le commencement de leurs études comme nos collèges d’aujourd’hui, les autres simples nids de boursiers venant dans les collèges de plein exercice conquérir leurs diplômes et se faire recevoir maîtres ès arts, licenciés, docteurs, disparaissaient peu à peu dans le cours des deux derniers siècles.
Les collèges de moindre importance furent absorbés par les grands. En 1763, une réforme générale de l’Université décida la suppression des derniers petits collèges et ne conserva que dix établissements: la Sorbonne, Louis le Grand, Lisieux, Cardinal Lemoine, de la Marche, des Grassins, d’Harcourt, de Montaigu, de Navarre et des Quatre Nations. Les bourses et les titres de quelques-uns se maintenaient encore, mais leurs boursiers appartenaient à ces dix collèges. La Révolution ne trouva que ceux-là en exercice.
On sait que Louis le Grand subsiste, que d’Harcourt est devenu Saint-Louis et que le collège de Navarre, réuni à Tournai et à Boncourt, est aujourd’hui l’École polytechnique.
Ces collèges, prospères pour la plupart, avaient reconstruit leurs vieux bâtiments du moyen âge ou les avaient transformés au XVIIIᵉ siècle. Ils n’en étaient pas plus beaux ni plus gais, loin de là! Chez quelques-uns, tristes geôles aux cours sombres enserrées de plus en plus dans les grandes bâtisses et les maisons surélevées, la Révolution eut peu à faire pour les changer en prisons.
La Sorbonne, ce vieux collège de théologie du temps de saint Louis, ayant fait sa soumission au roi Henri et désavoué publiquement et solennellement tout ce qu’elle avait pu dire et faire au temps de la détestable rébellion de la Ligue, était rentrée en grâce. On reconnut l’insuffisance de ses vieux bâtiments, et le cardinal de Richelieu, qui était proviseur ou grand maître élu de la Sorbonne depuis 1622, en entreprit la reconstruction sur un vaste plan, en s’agrandissant aux dépens de quelques petits collèges voisins. Un quadrilatère de bâtiments solennels et tristes enferma une vaste cour, au fond de laquelle s’éleva l’église, monument d’un style à la fois noble et solennel, élégant et sévère qui semble bien cadrer avec la figure du grand cardinal. L’édifice est de l’architecte Jacques Lemercier, la première pierre en fut posée par Richelieu le 15 mai 1635.
La coupole qui surmonte l’église lui donne malgré ses recherches d’élégance une lourdeur triste qui va bien aussi au caractère de ce temple de la théologie scolastique, antre antique de la fameuse Thèse Sorbonnique, grande et petite, couronnement de dix ou douze ans d’études, disputes et argumentations. Cette épreuve décisive durait treize heures pendant lesquelles «sans boire ni quitter la place» le patient, avant de recevoir son bonnet de docteur en Sorbonne, devait tenir tête à tous les docteurs et ergoteurs de la maison se relayant de deux heures en deux heures pour l’assaillir, l’attaquer de tous les côtés, le retourner de toutes les façons.
Jusqu’à la Révolution, la cloche de la nouvelle Sorbonne, comme celle de l’ancienne, sonne le couvre-feu pour le quartier des Écoles. Villon le dit:
Qui toujours à neuf heures sonne...
ce qui n’empêchait guère messieurs les clercs d’occuper leurs soirées autrement qu’à repasser leurs cahiers et n’assurait point la tranquillité des carrefours.
Le terrible cardinal restaurateur de la Sorbonne a son tombeau dans cette église, un mausolée de marbre, édifié sur les dessins de Le Brun en 1694, avec son effigie sculptée par Girardon. Et la coupole de Richelieu continue de planer sur la Sorbonne moderne encore une fois renouvelée et agrandie, en train de pousser sur la vieille Montagne des Études.
Une autre coupole et un édifice d’un style moins sévère rappelle un autre cardinal tout en donnant l’hospitalité à une fondation de Richelieu. C’est la coupole du collège des Quatre-Nations aujourd’hui palais de l’Institut, siège de l’Académie aux quarante fauteuils, créée par le grand cardinal ministre, auteur de tragédies rimées moins fortes que les drames réels de l’histoire où il mit la main.
Par son testament de 1661, le cardinal Mazarin légua une forte somme, dont deux millions affectés à la construction, pour la fondation d’un collège Mazarin destiné à donner l’éducation à soixante gentilshommes des provinces de Pignerol, d’Alsace, de Flandre et de Roussillon. Les terrains de l’hôtel de Nesle furent achetés; avec un tas de vieux bâtiments souventes fois rafistolés et d’une si pittoresque vétusté, on jeta bas la porte de Nesle et aussi la vieille tour qui allait si bien à ce côté de Paris, cavalièrement plantée là comme une aigrette sur un casque, et bientôt, transformant radicalement ce vieux quartier à la pointe du Pré-aux-Clercs, tels des alexandrins pompeusement alignés succédant à des vers pittoresques de ballades à la Villon, s’élevèrent les bâtiments en hémicycle, les pavillons d’angles à grands toits, la façade à fronton et la coupole du collège des Quatre-Nations. Cette coupole, c’était la chapelle au milieu de laquelle, comme Richelieu à la Sorbonne, reposait Mazarin dans un riche mausolée sculpté par Coysevox, transporté maintenant au Louvre.
Sur la gauche et juxtaposés aux constructions du collège s’élevèrent en même temps les bâtiments de la Bibliothèque Mazarine, collection formée par les soins de Gabriel Naudé, ancien bibliothécaire de Richelieu, laquelle, première bibliothèque ouverte au public à Paris, avait durant la vie du cardinal occupé d’abord l’hôtel en pierres et briques du coin des rues Vivienne et Neuve-des-Petits-Champs et s’était logée ensuite en de nouvelles galeries construites au-dessus des chevaux de Son Éminence, sur l’emplacement occupé par la Bibliothèque nationale actuelle.
Les livres du cardinal, augmentés de beaucoup d’autres, sont encore aujourd’hui dans les bâtiments grisâtres de la Bibliothèque Mazarine, au fond des cours graves et silencieuses, si complètement en dehors du courant bruyant de la vie moderne.
La Révolution ferma ce collège de gentilshommes et l’utilisa comme tant d’autres en prison. A côté de cette prison, dans les bâtiments où siègent aujourd’hui les quarante, tint séance pendant quelque temps le comité de Salut public, terrible prédécesseur des Académiciens d’aujourd’hui.
M. Cocheris rapporte qu’alors, au plus fort de la Terreur, un prêtre proscrit caché dans une chambrette de l’édifice, dit chaque jour sa messe juste au-dessus de la salle où siégeait le terrible comité.
En 1795 on plaça ici l’École centrale, que vint remplacer peu après l’École des Beaux-Arts, l’édifice s’acheminant peu à peu vers sa définitive destination. Napoléon enfin, en 1806, l’attribua à l’Institut de France. Ainsi Mazarin donnait l’hospitalité à Richelieu et l’Académie Française depuis tant d’années vagabonde et jusqu’ici se réunissant en des locaux peu en rapport avec sa dignité, trouvait enfin un domicile.
Tout a bien changé aujourd’hui dans l’antique ville de l’Université, les transformations du XVIIIᵉ siècle, le grand ouragan de la Révolution et enfin les démolitions de notre époque ont tout bouleversé. Les écoliers de toute nation écoutant les maîtres en la rue du Fouarre, assis sur des bottes de paille, nous semblent aussi loin que les Mèdes et les Perses.
Et cependant il est encore sur la Montagne de science, dans les vieilles rues laissées à l’écart dédaigneusement par les grandes voies modernes, beaucoup de ces noires maisons, aux façades plus ou moins modifiées, se cachant un peu honteuses parmi les bâtisses neuves, il est de vieilles pierres qui ont vu les maîtres d’autrefois, les longues robes noires des docteurs, les bonnets des sorbonnagres, les surcots râpés, les souquenilles rapiécées des boursiers, et qui peuvent se rappeler les tumultes des écoliers courant assiéger l’abbaye de Saint-Germain des Prés, les moines et les écoliers, salade en tête, arquebuse à la main, descendant aux barricades du XVIᵉ siècle ou aux émeutes de la Fronde, comme plus tard des étudiants et des polytechniciens sont allés aux barricades de 1830 et de 1848.
Avant de loger les étudiants de Gavarni et de Murger, apprentis médecins ou notaires, professeurs, avocats et pharmaciens, ces vieilles maisons tant de fois rafistolées ont abrité d’innombrables générations d’écoliers, dont les habits et les idées, les goûts et les enthousiasmes, et les mœurs aussi, varièrent beaucoup plus qu’elles. Néanmoins, les coins ayant gardé un peu la physionomie du Quartier Latin deviennent très rares; il subsiste à peine, respecté par le boulevard Saint-Michel, un petit morceau de la rue de la Harpe qui montait à la porte Saint-Michel, un peu de la rue Saint-Jacques et des débris de rues çà et là.
Sont restés plus intacts les entours de Saint-Séverin et de Saint-Julien le Pauvre, la rue de la Huchette, la rue de la Parcheminerie qui tire son nom du dépôt des parchemins que l’Université allait acheter au Landit, la rue Hautefeuille aux belles tourelles, la rue Serpente, quelques ruelles du quartier Saint-André-des-Arts.
D’autres ruelles noires et sinistres se retrouvent encore, rues de populace, autour des anciennes écoles de Médecine, débouchant sur la place Maubert transformée, qui voit en ce moment de grandes maisons de rapport confortables et bourgeoises remplacer les antiques bâtisses des XVᵉ et XVIᵉ siècles tombées en misère.
Après la grande expropriation révolutionnaire de tous les édifices religieux ou scolaires du quartier, la désaffectation des églises, couvents, chapelles, collèges, et la démolition qui fut ensuite le sort de la plupart de ces édifices, vinrent, pour donner le dernier coup à ce qui avait pu échapper, les grands travaux d’édilité de notre époque. Le boulevard Saint-Michel traversa inflexiblement tout un quartier de vieilles rues serrées; par bonheur le palais des Thermes et l’hôtel de Cluny ne se trouvèrent point sur son passage, car il les eût sans pitié renversés. La rue des Écoles et le boulevard Saint-Germain ensuite firent non moins rigoureusement leur trouée à travers tout ce qui se trouva sur le tracé arrêté, bicoques quelconques ou édifices intéressants. Pendant qu’on y était on opéra même des trouées à droite et à gauche de la voie, achevant sans nécessité des édifices entamés comme les sauvages égorgent des blessés sur un champ de bataille. Ainsi disparurent la tour de la Commanderie de Saint-Jean de Latran et l’église Saint-Benoît, de même que la rue Soufflot fit disparaître les derniers débris du couvent des Jacobins et les ruines de l’antique Parloir aux Bourgeois, annexe de leur réfectoire.
Quelles traces retrouverait-on aujourd’hui des vieux collèges? Bien peu de choses, tant de restes vénérables, de débris artistiques doublement précieux, qui avaient survécu aux coups violents de la Révolution ont été perdus par négligence, abandonnés à la spéculation, au vandalisme privé, ou bien ont été abattus par le vandalisme officiel, par le pic et la pioche des démolisseurs administratifs. Les sectateurs de l’inflexible ligne droite, gens sans pitié ni merci, les sacrifiaient pour des rues qui auraient certes gagné à s’infléchir un peu, pour des boulevards d’une aride monotonie, qui n’ont pas consenti à s’orner de monuments précieux par leurs souvenirs ou par leurs mérites artistiques.
A part les deux dômes des cardinaux, on retrouve difficilement trace des bâtiments universitaires d’antan. L’École polytechnique conserva presque jusqu’à nos jours la vieille chapelle de Navarre et le grand bâtiment gothique de la Bibliothèque qui lui faisait pendant de l’autre côté de la cour; ces débris ont disparu il y a une trentaine d’années. Il reste dans l’ancienne rue des Sept-Voies, aujourd’hui rue Valette, le collège de Fortet, maison particulière, une façade du XVIIIᵉ siècle du collège de la Mercy, rue des Carmes la chapelle des Irlandais; dans la rue de Bièvre, une statuette de saint Michel au-dessus d’une porte indique l’entrée de l’ancien collège Saint-Michel ou de Chanac dont le cardinal Dubois fut boursier...
On peut retrouver quelques maisons pour la plupart sans caractère extérieur qui ont appartenu à d’autres collèges, mais ce sera tout, avec la chapelle du collège Mignon, rebâtie en 1749, et la belle chapelle du collège de Beauvais.
Le local de la vieille école de médecine, rue de la Bucherie, à l’angle de la rue du Fouarre, existe encore en partie. La vieille maison achetée aux Chartreux au XVᵉ siècle fut modifiée et agrandie au XVIIᵉ siècle; elle eut alors une certaine décoration extérieure sur la cour, des frontons et des sculptures. A l’intérieur on y trouvait une grande salle décorée des portraits des doyens, local pour les assemblées de la Faculté, les élections et les examens, une rotonde d’amphithéâtre terminée en coupole, des salles de cours, etc... Les vieux bâtiments aux ogives gothiques sont aujourd’hui transformés en lavoirs et en logements. A côté c’est encore pis, car la coupole abrite une maison honteuse.
Cette installation, très belle pour un lavoir, médiocre pour la Faculté de médecine, fut abandonnée peu avant la Révolution pour les bâtiments construits en face du couvent des Cordeliers, édifice à l’antique, comme un temple grec et qui figure, comme on l’a dit, plutôt un temple à Esculape qu’une école de médecine.
Le fameux Pré aux Clercs, champ de promenade que les escoliers considéraient comme leur propriété et qu’ils prétendaient leur avoir été concédé par Philippe-Auguste, s’étendait sur d’immenses espaces le long de la Seine à peu près jusqu’à l’Esplanade des Invalides actuelle. Le mur de Paris aboutissant à l’aile gauche du palais de l’Institut avec la tour de Nesle et sentinelle sur la berge, la campagne commençait là. Il n’y eut d’abord de ce côté aucune construction dans les prairies d’où surgissaient à peu de distance les murs crénelés et les flèches de l’abbaye de Saint-Germain, puis au XIVᵉ siècle s’éleva le séjour de Nesle, dépendance contenant les écuries et divers bâtiments de service du grand hôtel de Nesle intra muros.
Le Pré aux Clercs se subdivisait en deux parties: le petit pré, objet des perpétuelles contestations entre les moines et l’Université, était un champ irrégulier
circonscrit d’un côté par le séjour de Nesle et sur les autres faces par la Seine, par le fossé de l’abbaye, maintenant rue Jacob, et par la Noue ou petite Seine, le canal fournissant l’eau des fossés abbatiaux, et représenté maintenant par la rue Bonaparte. Le grand pré aux Clercs, de l’autre côté de la petite Seine, étendait au loin ses vallonnements herbeux, verdoyants ici, pilés là-bas, coupés d’oseraies et de saulaies sur les berges, déboulant en pente jusqu’aux roseaux. Ce n’était pas une promenade régulière, bien peignée comme nous les arrangeons maintenant, c’était la nature libre et fleurie à son gré, des champs d’herbe drue pour les jeux, des sentiers serpentant capricieusement dans le vert ou se perdant aux endroits battus par la foule. Des lignes de peupliers fournissaient l’ombrage, et abritaient çà et là des cabarets de campagne; sur la rive passaient les gros chevaux de halage pour la nombreuse batellerie qui égayait la Seine.
Le petit pré aux Clercs, outre les bagarres entre écoliers et moines, vit aussi se dérouler quelques scènes de l’histoire parisienne. Le champ clos de l’Abbaye, la lice des combats judiciaires, entamait un peu ce pré; le 30 mai 1357, pendant les troubles de la commune de Paris, après la prise du roi Jean à Poitiers, le roi de Navarre, allié d’Étienne Marcel, s’en vint sur un échafaud ou tribune, préparé sur les murs de l’abbaye pour le roi de France quand il venait assister aux duels judiciaires, parler aux Parisiens rassemblés dans le petit pré au nombre de plus de dix mille. «Moult longuement sermonna et tant que l’on avait dîné par Paris quand il cessa,» disent les grandes Chroniques de Saint-Denis. Charles le Mauvais, roi de Navarre, essayait de tourner les Parisiens à son parti, comme Marcel et les meneurs n’y étaient déjà que trop portés.—«Contre le roi ni contre le duc (le Dauphin Charles, duc de Normandie) il ne dit rien apertemment, toutefois dit-il assez de choses déshonnêtes et vilaines par paroles couvertes.»
Comme dans tous les temps de révolution, on «haranguait» beaucoup en ce temps et sans parler de tous les discoureurs aux séances des états, aux assemblées de l’Université, on vit le duc de Normandie, pour essayer de ramener les Parisiens au parti royal, s’en aller en janvier 1358, avec sept ou huit hommes seulement, haranguer à cheval le peuple convoqué aux Halles. Pour contre-balancer l’effet de cette harangue sur le populaire presque retourné, le prévôt des marchands organisa une autre réunion—réunion publique contradictoire, comme on dirait maintenant—à Saint-Jacques de l’Hôpital et fit parler dans cette séance tumultueuse l’échevin Toussac, lequel parla si bien que les gens du parti opposé durent se taire ou se retirer. Et peu après, en février, Étienne Marcel ayant fait massacrer sous les yeux du Dauphin les maréchaux de Champagne et de Normandie, monta à son tour haranguer d’une fenêtre de la maison aux piliers, le peuple couvrant la grève, «moult grand nombre de gens armés» qui l’approuvèrent et l’acclamèrent.
Le grand pré aux Clercs, théâtre des ébats de la gent universitaire, fut jusque sous Louis XIV la promenade favorite des Parisiens, quelque chose comme le Bas-Meudon du moyen âge, un Bas-Meudon que l’on avait à sa porte, à proximité de tous les quartiers centraux, de cette population que l’agrandissement démesuré de Paris force aujourd’hui, pour apercevoir un peu de verte campagne, à entreprendre un véritable voyage.
Au temps de la Réforme, le Pré aux Clercs joua son rôle dans les troubles. Tout Paris s’en allait aux belles soirées d’été respirer l’air frais dans ces prairies gracieusement baignées par la Seine, dans le paysage si magnifiquement encadré, vers le couchant, où tourne la rivière, par de jolies collines verdoyantes, et de l’autre côté par le hérissement superbe de la grande ville silhouettant ses tours innombrables et ses clochers, le vieux Louvre, l’île du Palais, la montagne Sainte-Geneviève, les abbayes, et couvrant la Seine de ponts étranges chargés de maisons.
Quelque soir des calvinistes et des écoliers à la promenade commencèrent à chanter les psaumes de David mis en vers français par Clément Marot; on écouta d’abord leurs chants avec curiosité, puis les écouteurs entraînés se mirent à chanter aussi; le fait se reproduisit et l’on vit bientôt chaque soir tous les promeneurs, formés en longs cortèges, parcourir le pré au chant des psaumes. Des seigneurs de la cour, avec eux Antoine de Bourbon, le roi de Navarre, et la reine, s’en vinrent plusieurs fois de suite écouter ces chants et même faire leur partie dans le chœur. Les catholiques se plaignirent et sollicitèrent des ordres du roi pour faire cesser ces promenades chantantes, qui menaçaient d’être bientôt une occasion de querelles et de désordres.
C’était en 1558, l’année que les étudiants eurent encore maille à partir avec l’abbaye. On sait que les écoliers, excités par Ramus, prétendant que les moines avaient tiré sur eux des coups de fauconneaux du haut de leurs remparts, brûlèrent quelques maisons du pré. Pour ce fait d’incendie, un écolier huguenot, Baptiste Croquoison, fut brûlé au Pré aux Clercs et l’on n’obtint pour lui que la grâce d’être étranglé sur le bûcher.
A cette époque déjà la rue de Seine et quelques ruelles s’intercalaient entre la porte de Nesle et le Pré aux Clercs et rejoignaient le faubourg Saint-Germain, formé entre le rempart, l’abbaye et le chemin de Vaugirard. En ce naissant faubourg Saint-Germain habitaient beaucoup de huguenots, et ceux-là seulement des seigneurs huguenots venus à Paris pour les noces d’Henri de Navarre, qui se logèrent chez leurs coreligionnaires du faubourg, échappèrent à la Saint-Barthélemy.
Certaines maisons du faubourg étaient particulièrement signalées à la haine des catholiques, les protestants s’y réunissaient pour des cérémonies religieuses et, à l’occasion, pour des conciliabules politiques. Des catholiques ardents, des écoliers rôdant en quête de tumultes, surprirent plus d’une fois le secret de ces réunions. Alors des foules ameutées assiégeaient ces maisons protestantes, tuant et pillant, aidées par les archers du guet accourus au bruit, lesquels traînaient aux prisons les malheureux huguenots hommes ou femmes, échappés à la populace.
Quelquefois les catholiques avaient affaire à forte partie, en cette petite Genève comme on appelait la rue des Marais, maintenant Visconti, au petit Pré aux Clercs, qui était un véritable centre protestant, et où certaines maisons communiquaient entre elles par des passages secrets pour faciliter les évasions en cas d’alerte. A l’attaque de la maison d’un sieur le Vicomte, deux gentilshommes chargèrent avec une telle furie les assaillants qu’ils les mirent en déroute, ce qui permit aux protestants assemblés de s’échapper. Seul le maître de la maison fut pris et envoyé avec sa famille pourrir dans les cachots du Châtelet.
Une autre fois, et pourtant dans un moment d’accalmie des querelles religieuses, les protestants, rassemblés en la maison d’un sieur de Longjumeau, furent assaillis par une bande d’écoliers et subirent un véritable siège, qui, devant la rude défense des assiégés, se changea en un blocus. Au bout de quatre jours, la maison ayant brèches ouvertes et se trouvant à moitié démolie, les protestants affamés, après avoir en vain réclamé secours au Parlement, après avoir courageusement ferraillé, profitèrent d’une négligence des assaillants pour s’ouvrir une issue par laquelle ils eurent la chance de battre en retraite, emmenant leurs blessés, mais laissant quelques morts.
Le Pré aux Clercs fut occupé par l’armée d’Henri IV en 1589, lorsque le roi tenta d’enlever Paris par une surprise qui ne réussit point. Les guerres civiles et le siège qui les termina amenèrent la ruine et la dévastation des faubourgs. Quand la tranquillité revint, des rues nouvelles se créèrent rapidement au bourg Saint-Germain.
Une circonstance hâta la fin du petit Pré aux Clercs. Marguerite de Valois, épouse divorcée de Henri IV, rentrée à Paris et logée à l’hôtel de Sens, voulut se construire un palais sur la rive gauche de la Seine, en face des Tuileries de sa mère Catherine. Sur la rue de Seine s’éleva bientôt un assez vaste hôtel de pierres et briques dont le pavillon central, terminé par un lanternon, comme le montre le plan de Méryan, donnait juste en face de la vieille porte de Nesle. Ce pavillon existe encore dans la cour du numéro 6 de la rue de Seine actuelle.
Derrière, sur les terrains du petit Pré aux Clercs et d’une partie du grand Pré, s’étendaient des jardins au milieu desquels la reine Margot installa en 1609 une communauté de moines Augustins, «les Augustins déchaussés de la reine Marguerite» dans une petite chapelle, dite chapelle des Louanges, dont le dôme fut la première coupole construite à Paris. «La reine voulut, dit Dulaure, que ces moines chantassent jour et nuit sans discontinuer de deux en deux, en se relevant d’heure en heure, à la louange du Seigneur, des hymnes et cantiques sur des airs modernes qui leur seraient prescrits. Elle exigeait, en outre, que ces frères, chanteurs éternels, ne sortissent jamais du couvent, ni eussent aucune communication avec les séculiers.»
La reine Margot ainsi faisait faire ses pénitences par d’autres. Après quelques années de plain-chant, trouvant la pénitence suffisamment faite, ou fatiguée de la musique des pauvres moines, elle les expulsa sans plus de façons, les remplaçant en 1609 par des Augustins chaussés de la réforme de Bourges, qu’elle laissa à sa mort avec des constructions commencées, beaucoup de dettes et pas de ressources.
Les Augustins trouvèrent heureusement des protections, la reine Anne d’Autriche leur éleva une église dont la chapelle des Louanges forma le chœur, et elle acheva la construction de leur couvent. A la Révolution, le couvent des Petits-Augustins devint le Musée des monuments français et plus tard l’École des Beaux-Arts. Alexandre Lenoir qui rendit à l’art d’inappréciables services, avec le concours d’une commission de savants et d’artistes, véritable commission de sauvetage fonctionnant en pleine Terreur au milieu du vandalisme déchaîné, s’efforça de réunir dans ce musée les débris intéressants de tant d’édifices renversés, de superbes morceaux, monuments artistiques, tombeaux, statues, fragments divers d’un précieux intérêt historique, tout ce qu’il put enfin arracher aux démolisseurs forcenés, à travers de nombreux dangers et même au prix d’un coup de baïonnette reçu en protégeant le tombeau de Richelieu.
Au delà des Augustins un grand parc, le jardin de la Reine Marguerite, ouvert au public, s’étendait le long de la Seine jusque vers la rue du Bac. Hôtel, jardin et parc furent vendus pour payer les dettes de la reine Margot, la promenade disparut au grand déplaisir des Parisiens; des hôtels et des rues s’élevèrent plus loin même que la rue du Bac. Au commencement du règne de Louis XIV, comme on le voit sur le plan de Gomboust, il ne restait plus que l’extrémité du Pré aux Clercs, derrière la Grenouillère continuant le quai Malaquais, bordée de maisons et de cabarets, avec des chantiers de bois flotté à la suite. Peu à peu, après des aliénations successives par l’Université propriétaire des terrains, le faubourg Saint-Germain dévora tout ce qui restait de l’antique Pré aux Clercs et il n’en demeure plus, comme souvenir, que le nom de rue de Sorbonne ou rue de l’Université donné à la grande voie traversant les champs d’esbattement de messieurs les écoliers, transformés en jardins d’hôtels aristocratiques.
L’HÔTEL DE BOURBON
CHAPITRE VII
PARIS FÉODAL
I
LA FENÊTRE DU MEURTRIER
Petits palais et grands hôtels.—L’hôtel de Bourbon.—La trahison du connétable.—Les États généraux de 1614 dans la grande salle de l’hôtel.—Le séjour de Nesle.—Les femmes des trois fils de Philippe le Bel.—Marguerite, Jeanne et Blanche de Bourgogne.—La tour de Nesle et sa légende.—Le duc Jean de Berry.—Benvenuto Cellini au Petit-Nesle.—L’hôtel de Nevers-Gonzague.—La tête de Coconas.—L’hôtel de Bourgogne.—Jean sans Peur et le duc d’Orléans.—Bourguignons et Armagnacs.—Les bouchers de Paris.—Chaperon blanc et bonnet rouge.—Caboche et Capeluche.—Le théâtre de l’hôtel de Bourgogne.—Gauthier-Garguille et Turlupin, successeurs de Jean sans Peur.
CE que fut le Paris carolingien, nous ne pouvons que très difficilement nous le figurer. Il est plus facile de se représenter le Paris gallo-romain dont on a retrouvé tant de traces, dont il reste même des monuments, mais le Paris des époques intermédiaires entre ces temps si lointains et l’épanouissement merveilleux du siècle des cathédrales, demeurera à jamais enfoui dans l’inconnu. Il n’a pas laissé de traces ou du moins s’il reste quelques pierres de ces temps, elles sont cachées dans le sol, recouvertes par les constructions postérieures, elles ont servi de soubassement au Paris des époques suivantes.
Tout a disparu. Paris plus souvent bouleversé que n’importe quelle ville ne possède pas le plus petit coin de maison romane comme on en rencontre encore quelquefois ailleurs, pauvres, vieilles, ridées et crevassées, oubliées en quelques tranquilles cités de province, sur lesquelles le temps semble avoir pesé moins lourdement ou qui furent moins exposées aux bouleversements de la guerre et de l’enrichissement, ces deux grandes causes de destruction.
Pour les humbles maisons des artisans, celles des bourgeois même, construites en matériaux de médiocre durée, cette disparition complète ne peut surprendre, mais pour les logis plus importants, les maisons que des grands seigneurs laïques et ecclésiastiques, des magistrats, des gros fonctionnaires devaient posséder en ville, le fait qu’aucun vestige n’en soit resté ne peut s’expliquer que par l’afflux perpétuel de la richesse sur le même point, et les changements non moins perpétuels et les reconstructions qu’elle entraîne. Nous ne pouvons guère nous faire une idée des villes d’autrefois, des pauvres toits du populaire et des demeures plus importantes, nobles ou bourgeoises, que sur de vagues indications fournies par des enluminures sommaires ou fantaisistes d’antiques manuscrits.
«Aux constructions de pierre de l’époque gallo-romaine, dit Viollet le Duc, sont venues, après les invasions, s’ajouter des ouvrages de charpenterie, système de construction particulier aux races du Nord et de l’Est. Dans les villes fermées de murailles où l’espace par conséquent était mesuré, les deux systèmes se superposèrent; sur les rez-de-chaussée en maçonnerie suivant les traditions gallo-romaines, se superposèrent des étages en pans de bois pour gagner en hauteur l’espace qui manquait en surface... Il suffit de jeter les yeux sur les manuscrits occidentaux des IXᵉ, Xᵉ et XIᵉ siècles, sur quelques sculptures d’ivoire de cette époque et même sur la tapisserie de Bayeux pour constater l’influence des traditions gallo-romaines dans les maçonneries du rez-de-chaussée des habitations et celle des constructions de bois indo-germaniques pour les couronnements des palais et des maisons, tandis que les églises affectent toujours la forme de la basilique latine ou celle de l’édifice byzantin.»
L’architecture civile a brisé le moule romain aussitôt après la chute de l’empire, et au bout de peu de temps rien ne rappelle plus, dans les villes bâties sur nos fleuves gaulois, la vieille métropole du Tibre, cette Rome, mère d’une innombrable quantité de petites Romes qu’elle avait pour ainsi dire modelées, ou plutôt déguisées à son image, dans les contrées les plus différentes et sous les climats les plus divers. Aussitôt après l’écroulement de Rome et des idées romaines tout se modifia. La caractéristique de l’architecture des époques suivantes fut l’importance de la charpenterie: les fortifications des villes elles-mêmes s’en ressentirent, sur les débris des tours gallo-romaines ébréchées par les guerres s’élevèrent des étages de bois hourdé. Sans remonter jusqu’au gros donjon de bois du camp de Clovis, le Lower sur l’emplacement duquel Philippe-Auguste bâtit plus tard le château royal du Louvre, on voit au IXᵉ siècle, quand Paris se défend contre les Normands, les têtes de pont couronnées par des ouvrages et des tours de bois.
Le Paris des temps Carolingiens répandu sur la rive droite devant l’ancienne Lutèce de l’île, ayant à peine quelques têtes de faubourgs sur la rive gauche, entre la rivière et les abbayes, devait présenter derrière ses remparts élevés à la hâte et criblés de blessures par les sièges, un ensemble d’assez rude apparence, de massives constructions de chefs militaires, des logis de l’aristocratie bourgeoise et marchande, décorés avec un art encore grossier qui se cherchait dans les ressouvenirs ou les imitations de l’époque romaine, des façades posées au rez-de-chaussée sur des arcades protégeant contre la pluie et la neige les passants et les petits marchands; puis, au centre, surtout aux endroits où la ville se serrait près des ponts communiquant avec la vieille cité, des maisons de bois, pressées, se hissant les unes sur les autres avec leurs étages encorbellés sur de grosses poutres surplombant rues et ruelles.
Ainsi par de lentes modifications nous arrivons aux siècles du moyen âge, aux architectures que nous connaissons parfaitement, non seulement par les représentations plus fidèles des miniatures qui enrichissent tant de beaux manuscrits, mais de plus par les spécimens qui nous en restent, fragments de palais, hôtels ou maisons encore habités, abritant encore, après tant de générations, les descendants trop souvent ingrats et malveillants de ceux qui les ont construits.
Si des maisons du XIIIᵉ siècle il ne peut rester à Paris que des fragments nombreux, cachés dans les bâtisses postérieures, ou des pans de murs, au fond des vieux pâtés de maisons aux façades plusieurs fois rhabillées, au fond des quartiers anciens, s’il ne subsiste des hôtels seigneuriaux de ces temps rien à peu près d’antérieur au XIVᵉ siècle, les documents ne manquent plus et l’on peut très bien se faire une idée exacte du Paris du moyen âge, avec les vieux historiographes de Paris, avec toutes les peintures et gravures qui nous ont transmis la physionomie des rues étroites, si grouillantes sur certains points de croisements des grandes artères, et si encombrées de populaire, de marchands, de chariots et de cavaliers, et l’aspect des grands logis féodaux, des demeures de ville de hauts et puissants seigneurs, princes de sang royal, grands officiers de la couronne, ou seigneurs ecclésiastiques.
Ces logis féodaux, manoirs ou séjours comme on disait au XIVᵉ siècle, bâtis cependant de façon à traverser les siècles, étaient plus exposés aux destructions que les simples logis populaires. Leurs murs étaient de taille à braver les coups de force des révolutions, à résister aux tempêtes populaires si fréquentes sur l’océan parisien, mais les révolutions de la mode, cette reine puissante, et les brusques changements qu’elle apporte dans les goûts et les idées, ont eu raison de la plupart d’entre eux.
Si l’emplacement de ces hôtels seigneuriaux était bon, pas trop éloigné des logis du roi, soit du Louvre, soit de Saint-Paul ou des Tournelles, ces hôtels, suivant la fortune de leurs possesseurs, subissaient pour se mettre au goût du siècle des transformations, des reconstructions partielles ou totales. Si au contraire l’emplacement était médiocre, si peu à peu la marée parisienne montait, si les maisons de marchands et de populaire, envahissant jardins et cultures, venaient se coller aux murailles seigneuriales, alors ses nobles possesseurs s’en allaient en quelque quartier nouveau et plus aristocratique bâtir de nouveaux logis, abandonnant les anciens à quelque riche marchand qui l’occupait avec ses commis ou le partageait en divers logements.
Des grands logis du moyen âge ce sont surtout ces derniers hôtels abandonnés au populaire qui nous sont restés. Ainsi l’hôtel des archevêques de Sens, l’hôtel des abbés de Cluny, le manoir de ville de Jean sans Peur, qui était une espèce de château fort élevé tout près des remparts parisiens, l’hôtel des prévôts de Paris, près des remparts aussi, mais sur un autre point, ont survécu à tant d’autres logis de grands barons dont il n’est pas resté une pierre, et, plus ou moins diminués ou abîmés, sont venus jusqu’à nous, peut-être parce qu’ils sont tombés en roture dès le temps de Louis XIV.